Robert COMBAS Français, b. 1957

"COMBAS PEINT COMME S’IL S’AGISSAIT D’ATTRAPER DANS LE FILET SERRÉ DE SON CERNE NOIR L’INTÉGRALITÉ DU MONDE VISIBLE, DU MONDE VISIBLE TEL QUE L’IMAGINAIRE LE MALMÈNE."

 

Catherine Millet

FR/

Dès les débuts des années 1980, Robert Combas s’est imposé comme l’initiateur incontestable de la Figuration Libre en dépoussiérant la peinture et en l’enrichissant de nouveaux chapitres qu’il ne cesse de développer. Combas désacralise l’art et revendique ce que le punk affirme dans sa musique : tout le monde peut être un artiste dans l’art de rue contre l’establishment. Chez lui tous les supports et tous les médias sont bons : dessin, gravure, peinture, sculpture, musique, cinéma, poésie, vidéo, photographie retravaillée... Son œuvre est colossale et comme le précise avec tendresse Catherine Millet : « L’avidité picturale de Combas ne peut se mesurer qu’à la rapacité jamais satisfaite d’Ubu. » Ce que Francis Ponge a écrit à propos de Jean Fautrier, on peut le dire de Robert Combas : « il est le peintre le plus révolutionnaire du monde depuis Picasso ». À l’image du maître de Malaga, Combas le surdoué fait preuve d’une puissance créatrice stupéfiante qu’il dégage pour rester en vie, pour demeurer sincère et produire sans cesse. Combas intègre les Beaux-Arts de Montpellier de 1975 à 1977 et édite avec son ami Hervé Di Rosa la revue BATO qui impose leurs collages, photomontages, dessins et textes influencés par la culture rock. A la même époque, il monte son groupe de musique pop « Les Démodés ». Accompagné du guitariste Lucas Mancione, il continue encore aujourd’hui à exprimer son talent d’auteur-compositeur-interprète avec sa formation « Les Sans Pattes ». En 1980, repéré par Bernard Ceysson, Directeur des Beaux Arts de Saint Etienne, il participe à l’exposition Après le classicisme au Musée d’Art et d’Industrie de la ville où il impose son style pictural. Dans une exubérance réjouissante, Combas mélange une iconographie issue des « graffiti du lycée », dessins potaches faits pour faire rire les copains à la création d’un style « avec les moyens du bord » proche de l’art brut. Il développe surtout son « Pop arabe », une imagerie du sud et des pays en voie de développement inspirée parfois par la créativité et de la sophistication des enseignes des coiffeurs africains. Avec une fantaisie jubilatoire il sature ses toiles de mots, certains avec un sens clairement exprimé, d’autres raturés et corrigés d’un large trait noir mais parfaitement lisibles, d’autres encore écrits avec une orthographe élémentaire. Il produit même « des fausses écritures » qui permettent des jeux calligraphiques savants proches de l’ornementalisme oriental. Il aspire à créer un langage sans frontières et précise : « Des petites têtes naissent de partout, des pieds, des sexes, des mots poussent et sursaturent le sens. Les sens se déchaînent. L’écriture rend la parole aux images dans l’espace symbolique et réel de l’imagination en train de se faire. » Toute sa production, fruit du plaisir du geste s’oppose à l’intellectualisme marqué par l’art conceptuel et le minimalisme des années 1970. Ses sources d’inspiration sont variées et surtout déhiérarchisées : livres d’école, bandes dessinées, publicités, mythologies antiques ou religieuses, images télévisuelles... Dans ses tableaux l’amoncellement d’éléments de provenances multiples et la répétition de situations exceptionnelles ne provoquent pas un sentiment de confusion ou d’impuissance. Ils incitent au contraire à trouver un agencement caché dans le désordre manifeste, dans les lacis de correspondances, dans les assemblages, dans les réseaux, dans la profusion enchevêtrée d’éléments et de personnages. Ces myriades d’entités qui s’encastrent comme les pièces d’un puzzle rapprochent son œuvre des miniatures moghols du XVIe siècle remplies d’un tohu-bohu de vie grouillante ou des grotesques d’Arcimboldo composés de plantes, d’animaux, d’objets amalgamés.Par des couleurs vives et un trait noir qui délimite les figures représentées, son graphisme très caractéristique, immédiatement identifiable reste libre et spontané. Le dessin qui entoure systématiquement la couleur lui donne toute sa force. Essentielle et tapageuse, elle remplit tout l’espace de la toile ne laissant aucun espace vide. Durant les années 1990, Combas entame un cycle qu’il nomme « Période spirituelle au premier degré ». Après avoir redécouvert les vitraux des cathédrales, l’art des icônes, il prolonge son aventure esthétique avec des œuvres sur fond noir comme « La nuit obscure » où les couleurs semblent sortir du cosmos et dégouliner sur les figures. Ces recherches aboutissent à une importante exposition à San Francisco en 1989, à un travail sur Toulouse Lautrec exposé au musée d’Albi et la création en 1994 d’un tableau majeur de 2x5 mètres : L’autiste dans la forêt de fleurs qui fait songer aux champs de blé et aux Tournesols de Van Gogh. Comme souvent chez lui ce chef d’œuvre pictural se double d’un fabuleux poème : « Le Fou triste aime la vie mais il est autiste et n’arrive à converser qu’avec sa forêt de fleurs dont il est le roi. Ses sujets l’honorent et le décorent de leurs pétales de toutes les couleurs et leurs parfums illuminés tirent des boulets de canon d’odeur luxuriante. Le fou triste est au paradis mais il est autiste quand pourra t-il retrouver la vie qui s’en va à mesure ? Il sait qu’il est sur la bonne voie. Déjà la terre lunaire a disparu pour faire place à toutes les fleurs de la création mentale. Combien de temps encore va t-il attendre sans pouvoir parler, chanter ou rire ? Déjà, il a supprimé l’hiver et l’automne sur son calendrier cervical. » Cette période méditative, même si elle reste endiablée, est aussi marquée par la réalisation entre 2003 et 2005 d’un émouvant Chemin de croix avec son ami, le peintre Ladislas Kijno. Combas aime pousser à leur paroxysme ses inventions plastiques et renouvelle sans cesse les assises de son art. La série Sans Filet de 2010, avec la représentation d’hommes qui tombent, va évoluer pour donner corps à sa réinterprétation grandiose du Paradis Perdu de John Milton. Il y invente ce qu‘il appelle des « tableaux séquences » avec une succession de plusieurs dessins collés l’un à côté de l’autre où certains sont même réversibles comme des cartes à jouer. Avec son Labyrinthe de têtes, produit pendant le confinement entre 2020 et 2021, avec plus de cent visages, il fait renaître un sujet éternel de la peinture, l’art du portrait. Ses figures humaines ne se contentent pas de capter une banale ressemblance. Combas s’attache à exprimer l’inquiétude, l’interrogation, le déplacement, la présence dans l’absence, le sujet face à l’impossible, le rêve, la force du désir et de l’amour, les mystères de l’inconscient, la traversée du miroir... mais aussi son rapport à l’altérité, sa relation personnelle à sa propre image dans le regard de l’autre.Comme l’affirme Jean-Luc Parant : « Les déplacements à l’intérieur des tableaux de Robert Combas (...) le chemin labyrinthique de ses contours, l’effervescence de son bestiaire, nous font prendre conscience que notre point commun à tous, c’est d’être vivants en même temps, au même moment. Tout n’existe qu’un temps, que maintenant, c’est maintenant qu’il faut vivre. » Personnage rimbaldien et baudelairien à la fois, Combas serait probablement prêt à ajouter non sans humour, comme sur la pancarte qui trône derrière lui dans une célèbre photo où on le voit la guitare à la main : « Vivre, oui, mais, ivre ! » Son vieux mentor Kijno l’y conviait avec ferveur en déclarant : « Il faut mettre Rimbaud dans nos verres et Gauguin dans nos assiettes ! » J’ajouterai qu’il faut mettre aussi Robert Combas devant nos yeux et dans nos cœurs.

 

EN/
Since the early 1980s, Robert Combas has established himself as the undeniable founder of the Free Figuration by dusting off painting and enriching it with new chapters that he never ceases to develop. Combas desacralizes art and claims as the punks do in music that everyone can be an artist, in the street art rising against the establishment. In his work every support and medium is welcome: drawing, engraving, painting, sculpture, music, cinema, poetry, video, reworked photography... His work is colossal and as Catherine Millet adds with tenderness: "Combas’ pictorial greed can only be measured to Ubu’s insatiable rapacity. Francis Ponge’s words on Jean Fautrier, can also resonate with Robert Combas: "he is the world’s most revolutionary painter since Picasso. Like the master of Malaga, the gifted Combas shows an amazing creative energy that keeps him alive, to constantly keep producing and remain true to himself.Combas entered the Montpellier Fine Arts School from 1975 to 1977. He published BATO magazine with his friend Hervé Di Rosa, with their collages, photomontages, drawings and texts influenced by rock culture. At the same time, he founded his pop music group "Les Démodés". Accompanied by guitarist Lucas Mancione, he continues expressing his talent as a singer-songwriter with his band "Les Sans Pattes". In 1980, spotted by Bernard Ceysson, Director of the Fine Arts School in Saint Etienne, he was part of the exhibition Après le classicisme at the Museum of Art and Industry of the city where he imposed his pictorial style. In a joyful exuberance, Combas mixes a visual vocabulary from "high school graffiti", funny drawings for his crowd of friends, with the creation of a style "with the means at hand" close to Art Brut. He more importantly develops his "Arab Pop", an imagery of the South and developing countries sometimes inspired by the creativity and sophistication of the signs of African hairdressers. With a jubilant fantasy, his canvases are saturated with words, some with a clearly expressed meaning, others erased and corrected with a broad black line but perfectly readable, others written with an elementary spelling. He even produces "false writings" that invite the viewer to take part in clever calligraphic games close to oriental ornamentalism. He aspires to create a language without borders and specifies: "Small heads are born everywhere, feet, sexes, words grow and oversaturate the meaning. The senses are unleashed. The writing gives the word to the images in the symbolic and real space of the imagination in the making.” His entire production, fruit of the gestural pleasure, is opposed to the intellectualism marked by conceptual art and the minimalism of the 1970s . His sources of inspiration are diverse and above all not classified in hierarchy: school books, comic books, advertisements, ancient or religious mythologies, television images... In his paintings, the accumulation of factors from multiple origins and the recurrence of extraordinary situations will not provoke a confused or helpless feeling. They, quite on the contrary, push us to find a hidden arrangement in the apparent disorder, in the maze of connections, in the combinations, networks, and in the entangled abundance of elements and characters. These myriads of entities which fit together like the pieces of a puzzle remind us of the sixteenth century Moghol miniatures bustling with life, or Arcimboldo's grotesque pieces composed of plants, animals and various intermingled objects. Using bright colors and a black outline that defines the represented figures, his very distinctive, immediately recognizable graphic style is both free and spontaneous. The drawing, which constantly surrounds the color, gives it all its vigor. Both essential and striking, it occupies the entire canvas leaving no empty spaces. During the 1990s Combas began a cycle called "Spiritual Period in the First Degree”. After rediscovering the cathedral’s stained glass windows, but also the art of icons, he pursued his aesthetic adventure with works on black backgrounds, like "The Dark Night" where the colors seem to come straight from the cosmos and drip on the figures. This research resulted in an important exhibition in San Francisco in 1989, a piece on Toulouse Lautrec shown in the Albi Museum and the creation in 1994 of a major painting of 2x5 meters entitled The Autist in the Forest of Flowers which reminds us of the wheat fields and Van Gogh’s Sunflowers. As it is often the case with his work, this pictorial masterpiece is accompanied by a fabulous poem: "The Sad Fool loves life but he is autistic and can only interact with his forest of flowers of which he is the king. His subjects honor and adorn him with their multicolored petals, and their illuminated perfumes shoot cannonballs of a luxuriant scent. The sad fool is in paradise but he is autistic, when will he be given back his life that is passing by? He knows that he is on the right track. The lunar world has already disappeared to give way for all the flowers of mental creation. How much longer will he have to wait, disabled from speaking, singing and laughing? He has already deleted Winter and Autumn from his cerebral calendar. This meditative period, although it remains frantic, is also highlighted with the creation between 2003 and 2005 of a moving Way of the Cross with his friend, the painter Ladislas Kijno. Combas enjoys pushing his plastic inventions to their limits and is endlessly renewing the foundations of his art. The Sans Filet series of 2010 where men are depicted falling evolves towards a monumental reinterpretation of John Milton’s Paradise Lost. In this body of work he invents what he calls "sequence paintings", with a series of drawings pasted one next to the other, where some are even reversible, like playing cards. With his Labyrinth of Heads, produced during the lockdown between 2020 and 2021, he brought us back to an eternal subject in painting, the art of the portrait, with more than one hundred faces. His human figures do not merely convey a trivial resemblance. Combas attempts to express anxiety, uncertainty, displacement, the presence in the absence, the subject facing the impossible, the dream, the force of desire and love, the mysteries of the subconscious, the crossing of the mirror ... but also his relationship to the other, and his personal relationship to his own image through the eyes of the other. As Jean-Luc Parant says: "The displacements in Robert Combas’ paintings (...) the labyrinthic contours, the effervescence of its bestiary, make us aware that what we all have in common, is to be alive at the same time, in the same moment. Everything is impermanent, and now is the time to live. Combas is a Rimbaldian and Baudelairean character at the same time, who would probably add, with a humoristic tone, like on the sign that sits behind him in a famous photograph where we see him guitar in hand: "Live, yes, but, drunk!" His old mentor Kijno urged him to do so by declaring, "We must put Rimbaud in our glasses and Gauguin in our plates!" I will add that we must also put Robert Combas in front of our eyes and in our hearts.