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Texte d' Amélie Adamo
Individualité à part, inclassable dans l’histoire des avant-gardes, Pat Andrea ne se soucie pas des questions de rupture, d’historicité, de progrès : laissant cela aux commentateurs de l’art, ce qu’il aime lui, c’est peindre. Peindre et dessiner à l’atelier, en reposant avec humilité et authenticité ce que tant d’autres ont questionné avant lui : la question de l’image, manu factum. Depuis les années 1960, Pat Andrea continue d’explorer les possibles d’une peinture vraie et personnelle. C’est dans la vie intime en effet que l’artiste puise ses sujets : sa « guerre des sexes », ses amours, ses déchirures. Mais à travers un réalisme subjectif qui filtre, qui déforme, qui se distancie et joue souvent, par l’humour, la carte de la dérision. Un réalisme qui dépasse l’anecdote ou l’illustration naïve pour révéler poésie et beauté dans la trivialité. Mêlant petite et grande histoire, mémoires autobiographiques et résurgences de mythes ou d’événements politiques, Pat Andrea ouvre l’intime à l’archétypal. Ses images touchent et ne s’oublient pas parce qu’elles ont affaire avec un fonds ancien, commun à tous. Entre désir, peur et violence, elles s’ouvrent sous nos yeux comme un petit théâtre des comportements humains, dans ce qu’il a de séduisant, intriguant, ridicule. Cette réalité triviale, Pat Andrea la met en forme de façon singulière dans une peinture hybride qui joue des contradictions et assimile différentes formes de réalisme. Tout comme la vie de l’artiste s’est construite sur le voyage, de la Hollande à Paris ou Buenos Aires, son œuvre va librement de territoires en territoires, des maîtres anciens à la modernité, de la peinture hollandaise à l’art international. Cohabite dans ses images en effet, l’empreinte d’une culture plurielle : le métier des maîtres du Quattrocento et leur sens classique de l’espace, la composition calme et silencieuse des petits intérieurs hollandais mais aussi le déséquilibre, le bruit, le mouvement et la démesure baroques, la géométrie décorative de Mondrian ou les couleurs vives et acides du Pop Art. De cette hybridation, née une œuvre double qui se donne à la fois comme réaliste et irréelle, naviguant entre pulsionnel et réfléchi, illusionnisme et maniérisme décoratif, ressemblance et déformation, planéité et profondeur. Une œuvre étrange et ambiguë, silencieuse et bruyante, délicate et grossière, calme et bordélique. Une œuvre qui ressemble sans imiter et parle aux hommes sans parler. L’ensemble des tableaux récents, dessins et grands formats dont certains n’ont jamais été montrés à Paris, présentés à la galerie Strouk, témoigne d’un choix cohérent qui permet de cerner la singularité de ce style composite. On retrouve la qualité de sa force plastique, faite d’hybridité et de collusions. Là de saisissants visages très nets, aux traits parfaitement maîtrisés, aux modelés travaillés, s’articulent à la présence schématique de corps à peine esquissés. Ici des figures en grisaille ou un paysage façon impressionniste aux teintes naturalistes contrastent avec un fond abstrait décoratif aux aplats de couleurs très vives. Là encore des anatomies bizarres et des proportions faussées : femme à trois jambes, tête sur pattes, géante volante, Little man chutant et autres créatures jouant des scènes intrigantes. Dans ces intrigues aux sens multiples et indéterminés, on retrouve aussi les thèmes de prédilection de l’artiste, présents depuis les débuts, déclinés et réinventés par un imaginaire foisonnant. Les lieux dépeints par Pat Andrea, là intérieurs, ici paysages, se répètent en effet de façon récurrente : déjeuner sur l’herbe, ballades en forêt ou en mer, espace clos de la chambre à coucher ou du salon. Ils sont les espaces tranquilles de la vie quotidienne que l’artiste métamorphose et fait basculer vers une frontière ambivalente, à la limite du réel et du fantasme, de l’ordre calme et de la tragédie cruelle. Dans ces décors, les figures évoluent tels des archétypes : la femme, l’homme, l’enfant, le chien. Ils nous invitent à regarder, à travers les déclinaisons du couple et de ses troubles, les beautés et les drames des comportements humains : des Vierges hurlantes, des Pin-up à l’enfant, des sourires cannibales, des tignasses médusantes, des pisseuses médusées, des seins à couteaux tirés, des « trouples » galipette, des culs à la gâchette, des nus à explosion, des dépecés sur l’herbe, des « Cènes » anthropophages, des étreintes et des luttes, des envols et des chutes. Au bordel de Pat Andrea, Eros toujours s’en va en guerre, armé de dérision, de cruauté, de tendresse. Et les images qui défilent sous nos yeux sont des fictions à l’intérieur d’une pièce où se reflète, tel un cycle perpétuel, le recommencement de la vie humaine : de la naissance au grand désastre, all over again…
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Text by Amélie Adamo
An individuality apart, unclassifiable in the history of the avant-garde, Pat Andrea does not care about questions of rupture, historicity, or progress: leaving that to the commentators of art, what he likes is to paint. Painting and drawing in the studio, restating with humility and authenticity what so many others have questioned before him: the question of the image, manu factum. Since the 1960s, Pat Andrea has continued to explore the possibilities of a true and personal painting. It is indeed in the intimate life that the artist draws his subjects: his "war of the sexes", his loves, his tears. But through a subjective realism that filters, distorts, distances itself and often plays, through humor, the card of derision. A realism that goes beyond anecdote or naive illustration to reveal poetry and beauty in the triviality. Mixing small and big history, autobiographical memories and resurgence of myths or political events, Pat Andrea opens the intimate to the archetypal. His images touch and are not forgotten because they deal with an ancient fund, common to all. Between desire, fear and violence, they open up before our eyes like a small theater of human behavior, in all its seductive, intriguing and ridiculous aspects. This trivial reality, Pat Andrea puts it in a singular way in a hybrid painting that plays with contradictions and assimilates different forms of realism. Just as the artist's life was built on travel, from Holland to Paris or Buenos Aires, his work moves freely from territory to territory, from the old masters to modernity, from Dutch painting to international art. In his images, the imprint of a plural culture coexists: the craft of the masters of the Quattrocento and their classical sense of space, the calm and silent composition of small Dutch interiors, but also the imbalance, noise, movement and excess of the Baroque period, the decorative geometry of Mondrian or the vivid and acid colors of Pop Art. From this hybridization, a double work is born that is both realistic and unreal, navigating between impulsive and reflective, illusionism and decorative mannerism, resemblance and deformation, flatness and depth. A strange and ambiguous work, silent and noisy, delicate and coarse, calm and messy.
A work that resembles without imitating and speaks to men without speaking. The group of recent paintings, drawings and large formats, some of which have never been shown in Paris, presented at the Strouk gallery, testifies to a coherent choice that allows us to identify the singularity of this composite style. We find the quality of its plastic force, made of hybridity and collusion. There, strikingly clear faces, with perfectly mastered features, with worked models, are articulated to the schematic presence of barely sketched bodies. Here figures in grisaille or a landscape in impressionist style with naturalist tints contrast with a decorative abstract background with flat areas of very bright colors. Here again, bizarre anatomies and distorted proportions: a three-legged woman, a head on legs, a flying giant, a falling little man and other creatures playing intriguing scenes. In these intrigues with multiple and indeterminate meanings, we also find the artist's favorite themes, present since the beginning, declined and reinvented by an abundant imagination. The places depicted by Pat Andrea, there interiors, here landscapes, are indeed repeated in a recurring way: lunch on the grass, ballads in forest or in sea, closed space of the bedroom or the living room. They are the quiet spaces of everyday life that the artist metamorphoses and shifts towards an ambivalent frontier, at the limit of reality and fantasy, of calm order and cruel tragedy. In these settings, the figures evolve like archetypes: the woman, the man, the child, the dog. They invite us to look, through the declensions of the couple and its troubles, the beauties and the dramas of the human behaviors: Howling Virgins, Pin-ups with children, cannibal smiles, medusating tignasses, meditated pissers, breasts with knives drawn, "trouples" galipette, trigger asses, nudes with explosion, butchered on the grass, anthropophagous "Cènes", embraces and struggles, flights and falls. In Pat Andrea's brothel, Eros always goes to war, armed with derision, cruelty, tenderness. And the images that parade before our eyes are fictions inside a room where is reflected, like a perpetual cycle, the recommencement of human life: from birth to the great disaster, all over again...
