FR/
Jacques Monory s’est façonné l’image d’un personnage culte à l’égal des stars du Pop Art. Si on reconnaît Andy Warhol à sa chevelure blonde argentée et à ses lunettes de soleil, David Hockney à ses grosses binocles rondes et ses cravates rayées, Monory lui aussi ne passait pas inaperçu. Il se mettait lui même en scène, habillé comme les héros des films qui ont marqué son enfance passionnée de cinéma : avec sa dégaine à la Jef Costello dans le Samouraï de Melville, derrière ses lunettes noires et sous son chapeau Stetson, drapé dans son grand imperméable, il cultivait son allure de tueur solitaire. Tout d’abord formé comme graphiste professionnel aux Editions d’art Robert Delpire où il va côtoyer de grands photographes comme Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Joseph Koudelka, William Klein, Sarah Moon... il se consacre exclusivement à la peinture à partir de 1962 et se définit alors comme « un peintre narratif d’ordre affectif ». Très vite il oriente son art vers la représentation distanciée de l’univers quotidien. Influencé par le Pop Art de James Rosenquist, il travaille à base de photographies qu’il a prises lui-même. Il réalise des séries thématiques à partir de la projection et de l’agrandissement de négatifs sur la toile et opère une sorte de mise au carreau. Dès 1966, le tableau est recouvert d’une couleur monochrome qui apporte une atmosphère de rêve et de suspens. L’emploi du lilas, du jaune et surtout du bleu lui permet de mettre en avant la contradiction entre impressions de réalité et sentiment de basculement du réel. Le peintre précise : « Ce n’est ni le bleu du ciel, ni le bleu de la mer, mais celui de la télé en noir et blanc. Quand on la photographie, elle est bleue ! La couleur dans mon travail n’est jamais réaliste. Elle est fausse. Ce que je cherche, c’est le jeu des valeurs, aussi bien dans la gamme du bleu glacé que dans celle du rose technicolor hollywoodien. Je passe ainsi du réel au rêve, de la description objective à une image artistique. » Outre le bleu qui va être sa marque de fabrique, il faut noter l’apparition dans ses tableaux du revolver et d’impacts de balles qui symbolisent la brutalité du réel, la violence refoulée et sublimée à la fois. Il utilise souvent des cadrages déplacés, des fractures, des ruptures, des juxtapositions et insère dans ses œuvres des miroirs où le spectateur se trouve comme pris au piège. Son iconographie représente toutes les images de l’époque, de l’environnement urbain, de nos « mythologies quotidiennes » faites d’automobiles comme de fleurs, d’avions comme de tigres, de femmes comme de téléphones, d’amours comme de guerres... Mais à la différence de Warhol, chez lui les images ne sont pas un simple constat et se mêlent intimement à des « traces autobiographiques ». Sa subjectivité est écartelée entre la tendresse et la violence, affrontée au temps et au vide, inquiète de la folie du monde et de la menace d’un avenir catastrophique. Monory nous donne en peinture son journal intime où se mêlent souvenirs, rêves éveillés et rêves imaginaires.
Les séries qui ont fait la notoriété de ce représentant incontournable de la Figuration narrative « Meurtre » (1968), « Velvet Jungle » (1969-1971), « New York » (1971), « L’impossible mesure » (1972), « Opéra Glacé »(1974) , « Technicolor » (1977), « Ciel » (1980), « Toxique » (1983), « La voleuse » (1985), « Noir » (1991).... proposent le roman de sa vie. Son engagement politique qui dénonce l’ordre établi par une critique de la police, de l’armée, de la violence, de l’enfermement ou des relations entre l’art et l’argent se découvre dans l’ensemble de la série du « Catalogue mondial des images incurables » présenté au CNAC en 1974. « Chaque tableau est une histoire et la vie d’un homme est celle de son regard, » souligne son biographe Jean-Christophe Bailly. « Entre nulle part et le lieu d’un fait divers, d’une catastrophe, la distance n’est pas grande. C’est l’éternelle histoire du sens, de ses déplacements, de la fiction. Si tous les tableaux de Monory pouvaient s’animer, le roman deviendrait le film lyrique et discontinu auquel il ressemble ».
Ami de Jacques Demy et d’Agnès Varda, Monory réalise plusieurs courts-métrages EX en 1968, Brigthon Belle en 1973 ; La Voleuse en 1985... Artiste complet, on lui doit aussi des romans policiers Diamond Back, Eldorado publiés chez Christian Bourgois, des livres objets réalisés avec Alain Jouffroy, Daniel Pommereulle... Soulignant son obsession du thème de la mort, Jean-François Lyotard a vu en lui un « philosophe spontané » dont l’œuvre pose une question : quel est le sens de la vie ? Ses tableaux formalisent toutes les joies, toutes les découvertes, toutes les outrances, toutes les inspirations et toutes les fêlures de son existence et renvoient à un quotidien, une réalité violente vécue par tous. Il aimait à dire : « Mon travail présente à la fois la vérité et le mensonge. Et je suis un fabriquant de mensonges. » Pour lui l’ensemble de son travail était résumé dans le titre de son tableau qui reprenait des vers d’Edgard Allan Poe : All that we see or seem, is but a dream whitin a dream (Tout ce que nous voyons ou croyons n’est qu’un rêve dans un rêve). Il faut s’appesantir devant cette œuvre exceptionnelle pour déchiffrer dans la luxuriance des toiles le reflet bleu et anesthésié de sa nausée.
Ami de Jacques Demy et d’Agnès Varda, Monory réalise plusieurs courts-métrages EX en 1968, Brigthon Belle en 1973 ; La Voleuse en 1985... Artiste complet, on lui doit aussi des romans policiers Diamond Back, Eldorado publiés chez Christian Bourgois, des livres objets réalisés avec Alain Jouffroy, Daniel Pommereulle... Soulignant son obsession du thème de la mort, Jean-François Lyotard a vu en lui un « philosophe spontané » dont l’œuvre pose une question : quel est le sens de la vie ? Ses tableaux formalisent toutes les joies, toutes les découvertes, toutes les outrances, toutes les inspirations et toutes les fêlures de son existence et renvoient à un quotidien, une réalité violente vécue par tous. Il aimait à dire : « Mon travail présente à la fois la vérité et le mensonge. Et je suis un fabriquant de mensonges. » Pour lui l’ensemble de son travail était résumé dans le titre de son tableau qui reprenait des vers d’Edgard Allan Poe : All that we see or seem, is but a dream whitin a dream (Tout ce que nous voyons ou croyons n’est qu’un rêve dans un rêve). Il faut s’appesantir devant cette œuvre exceptionnelle pour déchiffrer dans la luxuriance des toiles le reflet bleu et anesthésié de sa nausée.
EN/
Jacques Monory has created an image of a cult figure on a par with the stars of Pop Art. If one recognizes Andy Warhol by his silver-blond hair and his sunglasses, David Hockney by his big round glasses and his striped ties, Monory also did not pass unnoticed. He used to put himself on stage, dressed like the heroes of the films that marked his cinema-loving childhood: with his Jef Costello look in Melville's Samurai, behind his dark glasses and under his Stetson hat, draped in his big raincoat, he cultivated his allure of a solitary killer. Initially trained as a professional graphic designer at the Robert Delpire art publishing house, where he rubbed shoulders with great photographers such as Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Joseph Koudelka, William Klein and Sarah Moon, he devoted himself exclusively to painting from 1962 onwards and defined himself as "a narrative painter of an emotional nature". Very quickly he oriented his art towards the distanced representation of the everyday world. Influenced by James Rosenquist's Pop Art, he works on the basis of photographs that he took himself. He creates thematic series from the projection and enlargement of negatives on canvas and operates a kind of tiling. From 1966, the painting is covered with a monochrome color that brings an atmosphere of dream and suspense. The use of lilac, yellow and especially blue allows him to highlight the contradiction between impressions of reality and the feeling of tipping reality. The painter specifies: "It is neither the blue of the sky, nor the blue of the sea, but that of the TV in black and white. When we photograph it, it is blue! The color in my work is never realistic. It is false. What I am looking for is the play of values, both in the range of icy blue and in that of Hollywood technicolor pink. I thus pass from reality to dream, from objective description to an artistic image." In addition to the blue that will be his trademark, it should be noted the appearance in his paintings of the gun and bullet holes that symbolize the brutality of reality, the violence repressed and sublimated at the same time. He often uses displaced framing, fractures, breaks, juxtapositions and inserts mirrors in his works where the viewer is trapped. His iconography represents all the images of the time, of the urban environment, of our "daily mythologies" made of cars as well as flowers, planes as well as tigers, women as well as telephones, loves as well as wars... But unlike Warhol, with him the images are not a simple statement and are intimately mixed with "autobiographical traces". His subjectivity is torn between tenderness and violence, confronted with time and emptiness, worried about the madness of the world and the threat of a catastrophic future. Monory gives us in painting his diary where memories, waking dreams and imaginary dreams are mixed. The series that made the fame of this representative of the Figuration narrative "Murder" (1968), "Velvet Jungle" (1969-1971), "New York" (1971), "The impossible measure" (1972), "Opera Glacé" (1974), "Technicolor" (1977), "Sky" (1980), "Toxic" (1983), "The thief" (1985), "Black" (1991) .... offer the novel of his life. His political commitment, which denounces the established order by criticizing the police, the army, violence, imprisonment and the relationship between art and money, can be seen in the whole series of "Catalogue mondial des images incurables" presented at the CNAC in 1974. "Each painting is a story and the life of a man is that of his gaze," emphasizes his biographer Jean-Christophe Bailly, "Between nowhere and the place of a news item, of a catastrophe, the distance is not great. It is the eternal story of meaning, of its displacement, of fiction. If all of Monory's paintings could come to life, the novel would become the lyrical and discontinuous film it resembles. Friend of Jacques Demy and Agnès Varda, Monory directed several short films EX in 1968, Brigthon Belle in 1973; La Voleuse in 1985... A complete artist, he also wrote detective novels Diamond Back and Eldorado, published by Christian Bourgois, and books made with Alain Jouffroy and Daniel Pommereulle... Underlining his obsession with the theme of death, Jean-François Lyotard saw in him a "spontaneous philosopher" whose work asks a question: what is the meaning of life? His paintings formalize all the joys, all the discoveries, all the outrages, all the inspirations and all the cracks of his existence and refer to a daily life, a violent reality experienced by all. He liked to say: "My work presents both the truth and the lie. And I am a maker of lies. For him, the whole of his work was summed up in the title of his painting, which took up lines from Edgard Allan Poe: All that we see or seem, is but a dream whithin a dream. It is necessary to dwell in front of this exceptional work to decipher in the luxuriance of the canvases the blue and anaesthetized reflection of its nausea.
